Manifeste du MULTIVERSALISME

Vincent Bontems, Alice Carabédian, Cléo Collomb, Claude Ecken, Frédéric Ferro, Farah Khelil, Roland Lehoucq, Dominique Lestel, Hirotaka Osawa, Momoko Seto, Gentiane Venture, Julien Wacquez

{Manifester d’autres mondes}

Il est temps que la philosophie manifeste une recherche de sens audacieuse et déstabilisante. Le Multiversalisme est la perspective philosophique visant à penser d’autres mondes pour penser notre monde autrement. Sa démarche mobilise « l’étrangement cognitif » induit par la Science-Fiction quand elle change d’univers de référence. 

{Trait d’union}

La philosophie multiversaliste affirme la nécessité de penser le trait d’union qui lie science et fiction dans la Science-Fiction. Ce trait d’union est l’opérateur qui relie « le jour et la nuit » (pour reprendre l’expression de Gaston Bachelard) selon une double orientation de la pensée, c’est-à-dire sur le mode du « oui, mais » par la rationalité critique, et du « et si » par l’imagination inventive. 

{Décentrements des Tous-Mondes}

Le Multiversalisme assume la pluralité des points de vue au sein d’un Tout-Monde ; il reconnaît le bien-fondé de la position diversaliste (développée par les écrivains créoles) en tant que reconnaissance des racines diverses de l’universalité ; et il valorise la pluralité des relations transculturelles qui subvertissent l’hégémonie de l’idéologie dominante ; sans essentialiser aucune identité, car il valorise celles qui tendent à la multiversalisation par la Science-Fiction

{Vivances/Déviances}

Comme l’a indiqué Gilbert Simondon à propos des fictions scientifiques : « Pour prévoir, il ne suffit pas de voir, il faut inventer et vivre ». Le Multiversalisme estime que la philosophie innove toujours, d’une manière ou d’une autre, par la déviance et que la philosophie contemporaine innovera en se compromettant avec la fiction. 

{Rétroactions}

Le Multiversalisme doit demeurer fidèle à ce pour quoi l’adolescent(e) décide vraiment de se consacrer à la philosophie : comprendre le monde sans se laisser impressionner par celleux qui veulent lui imposer un réalisme fade. Il ne s’agit pas seulement d’imaginer ce monde autrement mais de le transformer en traquant, à toutes les échelles, les points de contact où rétroagir, les lignes de fuite qui déstabilisent les certitudes et les émergences de processus encore indécidables.

{Devenirs ludiques}

La forme élaborée de l’art multiversaliste est le jeu de rôle sur table qui mobilise l’imagination des participantes explorant ensemble un autre monde, y réinventant leurs identités et y renégociant leurs connexions (à l’aide du hasard) dans une relative autonomie par rapport aux contraintes actuelles et aux ressources potentielles qui les lient.

{Pensées devancières}

Nombre de philosophes se sont déjà engagés dans une perspective multiversaliste. Platon est multiversaliste quand il invente l’Atlantide ; Lucrèce quand il célèbre la pluralité des mondes ; Lucien de Samosate quand il voyage vers la Lune ; Leibniz quand il imagine un monde possible où César n’aurait pas franchi le Rubicon ; Nietzsche quand il se prend pour Zarathoustra ; et Marx, peut-être à son insu, quand il rêve que Lincoln instaure une république sociale aux États-Unis. Charles Renouvier touche à un pur multiversalisme quand il définit les possibilités théoriques de l’Uchronie : spéculer sur une bifurcation passée est destinée à nous rappeler la possibilité des bifurcations futures. Il récuse ainsi toute forme de fatalisme et, par avance, l’adversaire principal du Multiversalisme : TINA (« There is no alternative »).

{Utopies radicales}

Le Multiversalisme doit-il s’orienter vers l’utopie ? Oui, si celle-ci n’est pas une simple réverbération, ni la métaphore d’un projet prétendument parfait, mais un autre monde, qui a ses propres problèmes mais où l’écotechnologie existe et où une résolution heureuse peut survenir. Cette « Utopie radicale » est donc un voyage plus qu’un rivage. La fiction multiverselle formule une requête aux autres mondes qui vient contrebalancer les imaginaires de la conquête et guide vers les déviances douces, les pensées minoritaires et les « fictions paniers » chères à Ursula K. Le Guin. La fiction multiverselle vise une expérience de pensée libératrice et non un avenir programmé.

{Une méthodologie}

Le Multiversalisme est une méthodologie : on peut expliciter et donc apprendre les opérations conceptuelles rendues possibles par le va-et-vient entre science et fiction. Dans « Futurs moddables » (Multiversalités), Colin Milburn en identifie trois :

  1. Extraire de la Science-Fiction le « diagramme » d’une innovation dont on étudie la (non-)faisabilité, et même si elle est soustractive, cette opération renouvelle le champ du possible en l’épurant.
  2. Imaginer ce qu’il faudrait faire pour réaliser la même fonction désirable sans recourir au même fonctionnement (si le sabre-laser est impossible, on peut examiner les caractéristiques d’un sabre-plasma, s’il faut abandonner l’avion à réaction, c’est pour redécouvrir les dirigeables).
  3. Imaginer les conséquences d’une innovation encore en développement au travers d’une fiction spéculative ; c’est la méthode du « prototypage de science-fiction » formalisée par Brian David Johnson.

Le Multiversalisme recrute et invente d’autres opérations :

(4) Formuler des concepts indécidables sur la base de connaissance actuelle, et en explorer les disjonctions par des évolutions imaginaires.

(5) Plonger des concepteurs dans un autre monde (avec des carences et des ressources différentes) afin de les pousser à réinventer certaines technologies (en invitant à penser le système énergétique des Fremen sur Arrakis, par exemple). 

(6) Extraire de la fiction un « motif » éthique qui met en perspective notre devenir (en proposant d’écrire la suite de Ceux qui partent d’Omelas, par exemple). 

(7) Forger des fictions scientifiques en réinterprétant des fictions que les progrès techniques ont rendues réalisables : les Fictions de Jorge Luis Borges n’ont plus besoin d’hypothèses fantastiques à l’ère des algorithmes et de l’intelligence artificielle.

{Partout, en tout temps, tous ensemble}

La liste de ces manifestations transindividuelles du Multiversalisme n’est évidemment pas close, mais dans tous les cas, trois remarques s’imposent :

  1. Ce qui fait la valeur philosophique multiverselle de la Science-Fiction tient au trait d’union entre science et fiction, c’est-à-dire à la validité des analogies opératoires entre l’une et l’autre. 
  2. Dans une conjecture rationnelle de Science-Fiction, ce n’est pas la vraisemblance du monde inventé qui compte, mais l’originalité et la fécondité des connexions imaginées et leur dynamique écologique.
  3. Le gain conceptuel obtenu par les opérations de la multiversalité est rarement direct (résolution de problème), mais plutôt indirect par l’amélioration de l’aptitude à penser les bifurcations fécondes.

Le multiversalisme entend donc être la philosophie d’une époque qui ne peut plus se satisfaire des schèmes linéaires d’une histoire aimantée par la catastrophe ou la révolution, et qui doit, pour réinventer ses futurs, réinvestir l’articulation conceptuelle entre la science et la fiction, entre la finitude du monde et la pluralité des bifurcations pour lesquelles il faut nous mobiliser. 

Jusqu’à présent les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, 
il nous faut en inventer beaucoup d’autres si nous voulons le transformer !